6

 

À ces mots, un tonnerre de protestations indignées et de cris de fureur éclata autour de moi.

Je savais, naturellement, qu’en raison de ses blessures Marcus était considéré par les Firelandais comme un être diminué. Peu leur importait qu’il ait gardé la même agilité physique et mentale qu’autrefois. Mais Keir l’avait accepté tel qu’il était, ainsi que tous ceux, autour de moi, que j’avais vus interagir avec Marcus. J’en avais conclu qu’il en allait de même pour la majorité des guerriers.

Je m’étais trompée.

À voir dans la foule les visages tordus par la fureur et les poings dressés réclamant que l’outrage soit lavé, je compris que le fait d’être défiguré condamnait Marcus aux yeux de la grande majorité de ses compatriotes. Pour eux, sans doute n’était-il même plus tout à fait un homme.

Le premier instant de surprise passé, je me redressai et affrontai leur colère, les dents serrées. Dès que je pus me faire entendre, je répétai :

— Je choisis Marcus du…

Confuse, je me tus, incapable de me rappeler sa Tribu.

— Marcus ! repris-je avec détermination. Je choisis Marcus comme Champion.

— Elle préfère honorer un infirme plutôt qu’un véritable guerrier ! hurla Iften.

La colère de la foule flamba de plus belle. Les yeux baissés, Marcus affrontait stoïquement la tempête. Seules les jointures blanchies de ses doigts serrés sur la bride donnaient une indication de ce qu’il ressentait.

Keekaï tenta de se faire entendre. Son visage demeurait impassible, mais elle posait sur moi un regard réprobateur.

— Xylara, vous venez d’un autre pays, où les usages ne sont pas ceux que nous connaissons.

Ses yeux glissèrent un instant sur Marcus avant de revenir se fixer sur moi.

— Vos paroles nous semblent étranges, vous parlez une langue différente de la nôtre, et cela peut amener quelques confusions. Celui auquel vous faites référence n’est pas…

Elle chercha ses mots un instant avant de reprendre :

— Celui que vous avez choisi n’est pas éligible à la charge de Champion de la Captive.

— Elle offense les Éléments et se moque de nos usages !

Iften prenait l’assistance à témoin. Bien des guerriers hochaient la tête pour l’approuver.

La colère montait en moi. Je ne pus la contenir.

— Marcus n’est pas un infirme ! criai-je avec force. Il m’a sauvé la vie deux fois, grâce à ses armes et grâce à ses bons soins… Sans lui, je ne serais pas devant vous aujourd’hui. Nul n’est plus digne que lui d’accéder à cet honneur !

Une nouvelle explosion de fureur, plus impressionnante encore, accueillit mes paroles. Car c’était bien de la fureur qui s’exprimait dans l’assistance, une rage à peine contrôlée, sauvage et dangereuse. Je compris alors que j’étais allée trop loin, trop vite.

Keekaï tenta de ramener le calme par trois fois, en haussant la voix, mais sans y parvenir. Pendant qu’elle s’efforçait de reprendre le contrôle de la situation, je captai le regard de Keir. Les bras croisés, il demeurait parfaitement calme et silencieux. Dans ses yeux, je lus compréhension et sympathie, mais je le vis secouer la tête.

Sa réaction me déstabilisa. Si Keir lui-même pensait que je ne devais pas m’entêter…

Marcus surprit tout le monde en lâchant la bride de Grandcœur et en venant s’agenouiller devant moi, la tête baissée sous sa capuche, les plis de sa cape le dissimulant entièrement aux regards. Dans le silence qui s’était brutalement abattu sur la foule, il me prit la main et dit sans redresser le menton :

— Vous me faites un grand honneur, Captive, et je vous en remercie. Mais vous devez choisir quelqu’un d’autre.

— Marcus…

Je me penchai vers lui et murmurai à sa seule intention :

— C’est toi que je veux près de moi.

Marcus redressa alors légèrement la tête, et je vis son œil unique briller dans la pénombre de sa capuche.

— J’aimerais venir avec vous, me confia-t-il tout bas, et continuer à vous protéger. Mais je vous conjure de ne pas sacrifier ce qui est au nom de ce qui pourrait être.

Élevant la voix, il ajouta :

— N’importe quel guerrier que vous choisirez aura à cœur de vous conduire saine et sauve au Cœur des Plaines, sous peine de déshonneur. Vous n’avez rien à craindre.

Par la Déesse ! Je n’avais aucune envie de choisir un autre protecteur. Les lèvres pincées, je pris une profonde inspiration, m’efforçant de maîtriser la colère qui bouillait en moi. Ce n’était pas humain de rejeter Marcus à cause de ce qui lui était arrivé. Et ce n’était pas juste.

Ce que je lus dans ses yeux me fit comprendre pourtant que je n’avais pas le choix. Il me fallait accepter la réalité telle qu’elle s’imposait à moi. Pour le moment.

Lâchant sa main, je me redressai et lançai tout haut :

— J’ai changé d’avis.

Marcus se releva en s’assurant que les pans de sa cape ne le découvriraient pas. Telle l’ombre qu’il était devenu aux yeux de tous, il alla reprendre silencieusement sa place auprès de Grandcœur.

Le calme revenait progressivement. La mine sombre et menaçante, les prêtres guerriers semblaient plus arrogants que jamais. Iften, lui, jubilait sans chercher à cacher sa satisfaction. Pour lui, ce qui venait de se passer était une aubaine inespérée. En le voyant triompher, je compris soudain ce qu’il me restait à faire.

Tous étaient désormais suspendus à mes lèvres. Keekaï me fit face et annonça :

— Vous pouvez choisir un autre Champion, si vous le voulez.

— Je le veux, dis-je en souriant.

Mon attitude dut trahir mes intentions, car je vis Marcus et Keir tressaillir. Keekaï, à qui leur réaction n’avait pas échappé, demanda en me lançant un regard inquisiteur :

— Qui choisissez-vous ?

Savourant par avance le bon tour que je m’apprêtais à jouer, je fis durer le suspense. Dans l’assistance, la tension monta d’un cran.

— Je choisis Iften du Cochon, répondis-je enfin en me tournant vers lui.

Cela suffit à effacer de son visage l’air suffisant qu’il affichait. Il en resta bouche bée, tel un poisson hors de l’eau, pâle comme un linge, et aussitôt après rouge comme une herbe de la Grande Prairie avant les neiges.

Son visage n’était pas le seul à trahir la stupeur. Tous me considéraient avec ébahissement. Je savourais mon petit effet, calme et détachée en apparence, même si, en mon for intérieur, je n’en menais pas large.

Mon cœur battait à tout rompre. Je devais pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire. Je m’étais attendue à une nouvelle salve de protestations indignées, mais seuls se faisaient entendre le vent passant dans les hautes herbes et les hennissements de Grandcœur, qui semblait lui aussi goûter la plaisanterie.

L’un après l’autre, tous les regards se tournèrent vers Iften. Le mien se posa sur Keir. Terminée, l’impassibilité : il semblait sur le point de s’étrangler de rage. Une veine saillait sur son front. Ses yeux d’un bleu perçant me foudroyaient. Comme il m’était impossible d’aller lui expliquer mes intentions, je soutins tranquillement son regard et m’efforçai de rendre le mien éloquent. Pense aux avantages, mon amour…

En le voyant devenir pensif, je devinai qu’il commençait à comprendre mon point de vue. Il reporta son attention sur Iften, qui s’efforçait en vain de reprendre contenance, et un mince sourire apparut sur ses lèvres. Quand ses yeux revinrent se fixer sur moi, ils n’étaient plus emplis que d’un reproche muet. Tu aurais au moins pu me prévenir… Je haussai les épaules et lui souris. J’aurais pu te prévenir si je l’avais prémédité !

— Iften du Cochon ? lança Keekaï, non sans une certaine satisfaction. Qu’en dis-tu ?

Les yeux égarés d’Iften ne cessaient d’aller et venir, passant de moi à Keekaï, de Keekaï à Keir et de Keir aux prêtres guerriers. Jamais je ne l’avais vu aussi désemparé. Et je ne boudais pas mon plaisir…

— Iften ! reprit Keekaï avec impatience. L’honneur de devenir le Champion de la Captive vient de t’être offert. L’acceptes-tu ?

Iften tressaillit et parut se ressaisir. Le visage renfrogné, il me fixa. Sa haine était si palpable qu’elle me fit l’effet d’un coup de poing.

— J’accepte ! répondit-il d’un air de défi.

— Jures-tu de protéger la Captive, au péril de ta vie s’il le faut, et de la conduire au Cœur des Plaines saine et sauve pour qu’elle y paraisse devant le Conseil des Anciens ?

Iften redressa les épaules. Il avait surmonté son moment de faiblesse, et son habituel ton méprisant était de retour lorsqu’il répondit :

— Je le jure.

Keekaï hocha la tête, satisfaite, et conclut :

— Alors, rassemble tes affaires. Nous partirons dès…

— L’Ancienne ? intervint Keir.

— Quoi encore ? demanda-t-elle sèchement.

— Je demande que Joden de l’Aigle fasse partie du voyage. J’aimerais qu’il parvienne rapidement au Cœur des Plaines afin d’y être approuvé en tant que barde des Tribus.

Keir avait pris soin de s’exprimer d’une voix neutre, comme si cette demande ne signifiait rien pour lui, alors qu’en vérité il souhaitait placer près de moi un homme de confiance.

Keekaï considéra Keir quelques instants avant de se tourner vers Joden pour l’interroger, mais, de nouveau, elle fut interrompue, cette fois par un des prêtres guerriers.

— Pas question ! s’écria-t-il. Joden de l’Aigle a refusé le coup de grâce à un blessé et devra en répondre.

Joden ne répondit pas à cette attaque, mais son regard se durcit en se posant sur celui qui l’avait lancée.

Keekaï secoua la tête d’un air décidé.

— Je suis venue chercher la Captive. Le Conseil ne m’a pas confié d’autre mission. Joden devra suivre sa propre route, le moment venu.

Voyant que Keir était sur le point d’insister, elle l’en dissuada en dressant une main devant elle.

— Non, Seigneur de Guerre ! Ma décision est prise.

Puis, se tournant vers les premiers rangs de guerriers qui nous entouraient, elle s’emporta.

— N’avez-vous pas quatre ehats à débiter, vous autres ?

La foule se dispersa, chacun retournant vaquer à ses occupations. Iften se dirigea vers sa tente en compagnie d’un prêtre guerrier avec qui il était en grande conversation. Keir rejoignit Marcus, et tous deux se mirent à discuter à mi-voix. Joden et Yers se tenaient à l’écart, en compagnie de mes quatre gardes du corps. Je vis que Rafe avait l’air déçu et cherchai son regard. Avec un sourire désolé, j’écartai les bras et haussai les épaules. Il me fixa un long moment sans se départir de sa mine dépitée. Puis, brusquement, son visage s’éclaira d’un grand sourire, et je compris que j’étais pardonnée.

Marcus vint vers moi, laissant Keir seul derrière lui. Grandcœur, qu’il menait par la bride, renâcla un instant avant d’accepter de le suivre. Avec détermination, Marcus vint se placer entre moi et les prêtres guerriers qui assuraient dorénavant ma protection. Keekaï le regarda faire mais n’émit pas la moindre objection. Quant à mes nouveaux gardes du corps, ils ne daignèrent même pas lui jeter un coup d’œil.

Marcus me confia les rênes et aussitôt, comme à son habitude, Grandcœur vint renifler joyeusement mes cheveux. Je tendis le bras pour lui caresser le poitrail, juste au-dessus de la cicatrice qui le balafrait.

— Le Maître vous enjoint d’être prudente. Ne quittez pas Keekaï d’un pouce.

Tout en faisant mine de vérifier le harnachement du cheval, il parlait bas, de manière que je sois la seule à l’entendre.

— Dites-moi… reprit-il. Vous n’avez choisi Iften que pour avoir l’occasion de jeter un coup d’œil sur son bras estropié, n’est-ce pas ?

L’œil unique de Marcus pétillait de malice. Réprimant un éclat de rire, je posai la main sur son avant-bras.

— J’aurais tant aimé… commençai-je.

— C’était impossible, coupa-t-il en secouant la tête. Mais vous avez élargi mon horizon, Lara.

Il prit ma main, la retourna et releva ma manche, sa cape et son corps dérobant au regard des autres ce qu’il faisait. Je ne reconnus pas tout de suite le poignard qu’il fixait sur mon avant-bras à l’aide d’un dispositif astucieux. Puis je vis qu’il s’agissait de celui que le roi Xymund, mon défunt demi-frère, avait donné à Heath quand il lui avait confié la mission de m’assassiner.

— Vous le relâchez de cette manière, et il se retrouve dans votre main.

Marcus m’en fit la démonstration, puis remit la lame et ma manche en place.

— N’en parlez à personne ! m’ordonna-t-il dans un souffle. Entraînez-vous dès que vous le pouvez.

J’acquiesçai d’un hochement de tête et le suppliai :

— Garde-le sain et sauf pour moi, Marcus.

— Lara… me répondit-il d’un ton bourru. Occupez-vous plutôt de rester en vie vous-même.

Sur ce, il tourna les talons et commença à s’éloigner. Il croisa Iften, qui arrivait en menant par la bride son cheval harnaché et chargé de ses bagages, sa cape dissimulant son bras blessé. Délibérément, Marcus le heurta de l’épaule au passage et lâcha d’une voix sifflante :

— Tu as intérêt à la garder en vie, infirme !

Iften sursauta, le visage tordu par la douleur et la colère. Il porta la main à son épée, mais Marcus était déjà loin.

Au milieu de l’agitation qui m’entourait, mon regard se fraya un chemin jusqu’à Keir, qui me regardait, seul et silencieux. Voyant que Keekaï s’apprêtait à monter en selle, je lui lançai :

— Keekaï ?

J’attendis d’avoir capté son attention pour demander :

— Puis-je aller dire au revoir à Keir ?

— Pas question ! intervint l’un des prêtres guerriers déjà en selle. La tradition l’interdit.

— Bah ! protesta Keekaï. Comme si un simple baiser d’adieu pouvait l’influencer !

J’interprétai sa réponse comme une autorisation. Mes nouveaux gardes du corps me suivirent quand je m’élançai vers Keir. Il avait déjà effectué la moitié du chemin pour me rejoindre, et je me jetai dans ses bras. Tout contre lui, je savourai une dernière fois le havre de sécurité et de bien-être qu’ils constituaient pour moi. La tête posée sur sa poitrine, juste au-dessus du cœur, j’inspirai profondément. Le temps d’un merveilleux moment, j’étais en sécurité dans les bras de mon Seigneur de Guerre, et le monde autour de nous n’existait plus.

En entendant Keir soupirer, je compris qu’il ressentait la même émotion. Je le serrai fort contre moi, pour graver à jamais cette étreinte dans ma mémoire. Puis je m’attendis que ses bras se desserrent pour me laisser aller rejoindre Keekaï, mais il n’en fut rien. Au contraire, je sentis leur pression s’accentuer encore, comme s’il refusait de me laisser partir.

Redressant la tête pour étudier son visage, je lus le doute, l’inquiétude et la peur dans ses yeux. Je marquai un temps d’hésitation, et son expression changea. À la détermination nouvelle qui affermissait son regard, je compris qu’il venait de prendre une décision. Il me lâcha, mais ce fut pour esquisser le geste de saisir son épée.

Comprenant qu’il allait s’élever contre la tradition de son peuple et tenter de me garder avec lui coûte que coûte, je posai la main sur la sienne pour l’en empêcher. Je ne pouvais le laisser faire cela. L’enjeu était trop important. Pour qu’il accepte mon départ et cette séparation, il fallait que ce soit moi qui en prenne l’initiative.

En me voyant secouer la tête, Keir laissa retomber ses bras le long de ses flancs. Debout sur la pointe des pieds, je déposai un baiser au coin de sa bouche. Puis je lui pris la main et entremêlai étroitement nos doigts. Du coin de l’œil, j’avais remarqué que Joden nous observait attentivement, mais je n’en avais cure. En cet instant, seul Keir comptait pour moi.

Il baissa la tête, plongea son visage dans mes cheveux et inspira profondément.

— Lara, es-tu sûre de vouloir le faire ? me murmura-t-il à l’oreille.

— Oui. Pour nos deux peuples, répondis-je fièrement. Pour nous deux.

— Pour nous deux, répéta-t-il avec une résignation attristée.

Pourtant, il ne paraissait toujours pas décidé à me laisser partir. Je dus moi-même dénouer nos doigts. Puis, après un dernier baiser, je me forçai à faire volte-face pour me diriger vers Grandcœur et Keekaï qui m’attendaient.

Le cœur lourd, je me mis en selle et me tournai vers l’horizon. Derrière moi, Keekaï poussa une exclamation indignée.

— Keir ! Tu aurais dû me dire qu’elle ne savait pas monter à cheval !

Je laissai fuser un rire amer qui ressemblait à un sanglot. Dans un ultime effort pour ne pas tourner une dernière fois les yeux vers Keir, j’éperonnai ma monture. Avec un hennissement de joie, Grandcœur se lança au trot, puis au galop.

Même si j’étais à leurs yeux une piètre cavalière, il fallut un long moment à Keekaï et aux prêtres guerriers pour me rattraper. Ils se placèrent autour de moi et prirent la tête des opérations en m’entraînant dans la bonne direction, ce qui n’était pas une mauvaise chose : à travers mes larmes, je n’y voyais plus rien.

 

— Nous voilà enfin seules toutes les deux.

Keekaï en paraissait ravie. De l’autre côté du brasero qui prodiguait chaleur et lumière à sa tente, ses yeux bleus étincelaient de curiosité.

Nous avions chevauché pratiquement toute la journée en alternant le pas et le trot. La Grande Prairie me paraissait toujours aussi infinie, mais j’avais découvert qu’elle n’était pas aussi plate que je l’avais cru en la découvrant depuis les hauteurs. De doux vallonnements lui fournissaient un semblant de relief, mais l’absence d’arbres ou de quelque obstacle que ce soit entre moi et l’horizon continuait à me déstabiliser.

Nous avions parcouru une grande distance lorsque Keekaï avait ordonné de dresser le campement pour la nuit. Le soleil étant encore loin de se coucher, les prêtres guerriers avaient insisté pour poursuivre le voyage, mais elle s’était montrée intraitable.

Sous sa tente, nous achevions notre repas. Keekaï avait à son service deux guerriers chargés de veiller à son confort durant ses déplacements – de simples guerriers et non des prêtres guerriers, ce dont j’étais soulagée. On venait de nous servir un kavage brûlant, que nous sirotions à petites gorgées.

— À présent que nous voilà rassasiées et que les grelots ont été accrochés, reprit Keekaï, vous pouvez parler en toute confiance. Vous savez ce que signifient les grelots ?

— Que nous désirons parler en tête à tête sans être dérangées.

La tente de Keekaï était plus petite que celle que j’avais partagée avec Keir, mais elle était confortable et si bien chauffée que je transpirais sous ma tunique. Keekaï, elle, devait être transie, car elle avait passé une couverture sur ses épaules et une autre sur ses genoux.

— Alors ? insista-t-elle. Pourquoi Iften ?

Elle me dévisageait avec intensité et une curiosité non dissimulée. Je n’hésitai qu’un court instant. Keir n’avait-il pas affirmé que je pouvais me fier à elle ? Avec un sourire rusé, je lui répondis donc :

— Nous avons un dicton, au royaume de Xy, qui dit que rien ne vaut la crème pour tuer un chat.

Cela fit rire Keekaï, qui hocha la tête d’un air entendu.

Iften avait chevauché toute la journée non loin de moi, prenant apparemment à cœur son rôle de garde du corps. Il n’avait cessé de monter la garde avec vigilance, mais pas une fois il ne m’avait adressé la parole, ce qui n’était pas pour me déplaire. En outre, j’avais eu ainsi tout loisir d’observer de près son bras blessé et sa main.

À l’évidence, il n’était pas guéri. La peau de ses doigts enflés et recourbés avait un aspect cireux et une teinte livide. Il arrivait à tenir les rênes de sa monture, mais je savais à présent que les protections de cuir qui lui enserraient étroitement le bras formaient une sorte d’attelle qui lui permettait d’accomplir les gestes courants. En revanche, en aucun cas elle ne pouvait assurer sa guérison. Tôt ou tard, il allait perdre l’usage de son bras. De son propre choix. Je lui avais offert mon aide, mais il l’avait rejetée, publiquement comme en privé.

— En éloignant Iften de l’armée de Keir, expliquai-je à Keekaï, j’offre à Keir la possibilité de parler à ses guerriers sans que ceux-ci subissent l’influence néfaste d’Iften. Par ailleurs, Iften a suffisamment le sens de l’honneur pour ne pas faire autre chose que veiller à ma sécurité.

— Peut-être, admit-elle. Mais vous oubliez que cela va lui permettre de répandre ses vérités au Cœur des Plaines.

Haussant les épaules, elle ajouta :

— Seuls les Cieux pourraient dire si votre décision était avisée ou pas. N’oubliez pas non plus que ce trublion de Graine de Tempête est resté auprès de Keir.

— Qui ça ?

— Le prêtre guerrier qui se trouvait avec Iften quand je suis arrivée. Il s’appelle Graine de Tempête, et ses pairs l’ont bien nommé, puisque, partout où il passe, on peut être sûr qu’il y aura du grabuge.

Un sourire rusé passa sur les lèvres de Keekaï.

— N’empêche, reprit-elle, rien que pour voir la tête qu’Iften a faite quand vous l’avez choisi, cela valait la peine !

Je ris de bon cœur avec elle, mais dès que nous eûmes repris notre sérieux, je me penchai vers elle pour lui poser la question qui m’avait brûlé les lèvres toute la journée.

— Keekaï, êtes-vous la mère de Keir ?

— Sa mère ? répéta-t-elle en fronçant les sourcils. Vous voulez dire, celle qui l’a porté et mis au monde ?

Comme j’acquiesçais d’un hochement de tête, elle haussa une nouvelle fois les épaules, si énergiquement que la couverture qui les protégeait glissa au sol. Elle se pencha pour la ramasser, mais pas assez vite pour me masquer la souffrance que trahissait son regard.

— Comment pourrais-je le savoir ? grommelât-elle. Mes seins sont restés secs après chaque naissance, si bien qu’aussitôt sortis de mon ventre, les enfants que j’ai mis au monde sont allés se nourrir à d’autres mamelles. Mais Keir est de la même Tribu que moi, c’est tout à fait certain.

Elle replaça soigneusement la couverture sur ses épaules avant d’ajouter :

— Pourquoi ? Cela compte, aux yeux de votre peuple ?

Frappée par l’ingénuité de sa question, je hochai la tête en silence, rattrapée une fois encore par les gouffres qui séparaient nos deux cultures.

— Comme nous pouvons être différents ! s’étonna Keekaï, faisant écho à mes pensées. Et pourtant, nous partageons les mêmes cieux.

Secouant la tête, elle finit son bol de kavage et conclut :

— Nous aurons le temps, vous et moi, de reparler de tout cela en chemin. Il y a tant de questions que j’aimerais vous poser que je ne sais par où commencer ! Mais il nous faut dormir, à présent, car vous pouvez compter sur Eaux Dormantes pour nous réveiller à la première lueur.

Keekaï se leva et tendit la main pour me débarrasser de mon bol avant d’ajouter :

— Il vaudrait mieux que nous dormions ensemble, vous et moi. Iften a beau avoir le sens de l’honneur, inutile de le tenter inutilement, pas vrai ?

Elle gagna la sortie et précisa par-dessus son épaule :

— J’ai cru comprendre que vous n’aimiez pas vous déshabiller en public, vous autres Xyians. Je vous laisse, pour que vous puissiez vous préparer à dormir.

Je la remerciai et enlevai rapidement mes vêtements avant de me glisser dans le couchage qu’on avait préparé pour moi. J’ôtai également de mon avant-bras le poignard confié par Marcus et le fourrai au fond de ma sacoche.

Keekaï revint quelques instants plus tard et se mit au lit à son tour, après avoir soigneusement disposé ses armes autour d’elle. Dans le noir, j’écoutai son souffle ralentir peu à peu et devenir plus profond. Alors seulement, à l’abri et en sécurité, bien au chaud dans mes fourrures, je pus repenser aux événements de la journée. L’explosion de colère lorsque j’avais voulu imposer Marcus comme Champion. La stupeur, sur le visage d’Iften, quand je l’avais choisi. Le refus de Keir de me laisser partir. La souffrance au fond de ses yeux lorsque je m’étais arrachée à lui.

Une braise craqua dans le brasero, me faisant sursauter. Je réprimai un soupir. Je pouvais être sûre que Keir ferait en sorte d’en terminer au plus vite avec ses obligations pour me rejoindre. Mais, par la Déesse, comme il allait me manquer ! Jusqu’à ce que nous soyons de nouveau réunis, j’allais me languir de ses bras, de son souffle, de sa chaleur… Mais ce n’était pas seulement sa présence physique que j’allais regretter. Il y avait des milliers de choses que j’aurais eu envie de lui dire. J’aurais voulu m’amuser avec lui du bon tour que je venais de jouer à Iften. Me disputer avec lui pour savoir si j’avais été bien inspirée ou non.

Un bâillement intempestif vint me tirer de mes pensées. J’étais reconnaissante de la soudaine fatigue qui pesait sur mes paupières. En me roulant en chien de fusil dans mon lit de fourrures, je voulus me convaincre que l’odeur de Keir s’y attardait.

Enfin, je fermai les yeux et m’autorisai à glisser dans le sommeil sur une dernière prière.

Miséricordieuse Déesse, veillez sur Keir et gardez-le en vie, où qu’il puisse être.

Les jours suivants virent se répéter la même routine. Nous levions le camp le plus tôt possible et chevauchions jusqu’à ce que Keekaï ordonne la pause de la mi-journée. Puis nous reprenions notre route et ne nous arrêtions que quand elle donnait le signal de dresser le camp pour la nuit.

Avec l’entraînement acquis depuis mon départ de Fort-Cascade, ce n’était plus un problème pour moi de rester aussi longtemps en selle. Fidèle à sa mission, Iften restait stoïquement à côté de moi. Quant à Keekaï, elle ne me quittait pas des yeux. Je mettais à profit l’absence de conversation entre nous pour étudier l’étrange pays que nous traversions.

Il semblait s’étendre à l’infini devant nous, vaste plaine couverte de gras pâturages sous un ciel sans fin. Offrant au regard toutes les nuances du rouge, de l’orange et de l’or, le paysage paraissait plus que jamais en feu. L’impression d’immensité qui s’en dégageait continuait à me couper le souffle, et je devais parfois garder le regard baissé pour retrouver mon équilibre.

De temps à autre, rompant la monotonie du voyage, Keekaï amenait sa monture à mon niveau pour que nous puissions discuter. Cependant, conscientes des oreilles indiscrètes qui nous entouraient, nous veillions à ne parler que de sujets touchant au royaume de Xy et à la vie que l’on y menait. Keekaï était fascinée par ce qu’elle appelait les tentes de pierre et la vie citadine.

Mais, la nuit, lorsque nous nous retrouvions chacune dans notre couchage, le brasero brûlant entre nous, ses questions se faisaient plus indiscrètes et plus précises.

— Tout ce que je sais de vous, me dit-elle, le troisième soir de notre voyage, c’est ce qui se murmure sur les ailes du vent. Qu’est-ce qui peut pousser une citadine comme vous à quitter son pays pour s’aventurer dans nos plaines ?

Je lui racontai donc mon histoire, les débuts de la guerre, l’arrivée des premiers blessés firelandais dans l’infirmerie que j’avais installée pour eux, puis celle de Simus, de Joden et de Keir. Keekaï m’écouta attentivement, posant de temps à autre une ou deux questions. Elle ne critiquait ni ne condamnait ce que je lui apprenais. Elle se contentait d’écouter, en fixant notre plafond de toile de ses yeux brillants d’intérêt.

Je lui parlai d’Anna, qui m’avait élevée, et qui régnait en maîtresse absolue sur les cuisines du château. Je lui expliquai qu’Eln, mon maître, m’avait appris tout ce que je savais. J’évoquai même Kalisa, ma vieille amie marchande de fromage du marché de Fort-Cascade.

— Cela me fait penser…

Je me redressai et fouillai brièvement dans ma sacoche posée à côté de mon lit avant d’ajouter :

— J’ai ceci pour vous. Une pommade qui devrait faire du bien à vos mains.

— Ah ?

Keekaï tendit le bras et s’empara du pot que je lui offrais. En se lovant de nouveau soigneusement dans ses fourrures, elle l’examina avec curiosité.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Un peu de votre magie ?

Je secouai la tête et souris.

— Je ne possède aucune magie, Keekaï. Juste quelques simples et le savoir nécessaire pour les utiliser à bon escient.

Keekaï renifla prudemment le contenu du pot. Puis elle me dévisagea, les yeux mi-clos, et s’étonna :

— Vous ne revendiquez donc aucun pouvoir ?

— Aucun, répondis-je fermement.

Avec un grognement dubitatif, elle plongea deux doigts dans le pot et entreprit d’étaler la pommade sur ses mains. Nous demeurâmes ensuite un moment silencieuses, avec le craquement des braises pour seul bruit ambiant. Par le trou d’évacuation de la fumée, au-dessus de moi, je voyais briller les étoiles dans le ciel noir. Il devait être tard.

— Je vous remercie, Xylara.

Keekaï me rendait le pot. Je lui fis comprendre d’un geste qu’elle pouvait le garder en ajoutant :

— J’espère qu’elle vous fera du bien.

Sans la quitter des yeux, je me tus et me mordillai la lèvre, incapable de me résoudre à poser la question qui me taraudait.

Avec un sourire amusé, Keekaï demanda :

— Voulez-vous mon emblème ?

— C’est plutôt celui d’Eaux Dormantes dont j’aurais besoin. Keekaï… pourquoi Keir hait-il les prêtres guerriers à ce point ?

Keekaï poussa un long soupir avant de me répondre.

— C’est une longue histoire difficile à conter, dit-elle en bâillant. Eaux Dormantes viendra nous tirer du lit dès l’aube, il vaudrait mieux dormir. Mais demain, je lui dirai à la pause de midi que nous avons absolument besoin de viande fraîche.

Avec un petit rire satisfait, elle conclut :

— Pendant qu’ils chasseront, nous parlerons.

Sur ce, elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire et me souhaita une bonne nuit.

— Une dernière question ! suppliai-je. Comment se fait-il que les prêtres guerriers portent des noms aussi bizarres ? Et comment parvenez-vous à les distinguer les uns des autres ?

Dans la pénombre, je vis Keekaï faire la grimace.

— Quand ils deviennent prêtres guerriers, répondit-elle, ils adoptent un nouveau nom en remplacement de celui que les Éléments leur ont donné.

Elle eut un ricanement sarcastique que Marcus n’aurait pas renié, avant de préciser :

— Ils se donnent des noms de plantes, d’animaux ou d’éléments – Eaux Dormantes, Douce Brise, ce genre de choses. Et pourquoi pas Carcasse de Cerf ou Ehat en Rut ?

J’éclatai de rire. Satisfaite, Keekaï ajouta :

— Pour ce qui est de les reconnaître, il suffit d’observer le tatouage qu’ils ont au-dessus de l’œil gauche. Il est différent pour chacun d’eux.

Un nouveau bâillement vint l’interrompre.

— Voilà votre curiosité satisfaite ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée. À présent, il faut fermer les yeux, Lara. Le soleil se lèvera bien plus vite que nous ne le souhaitons.

Eaux Dormantes vint nous réveiller avant même le lever du soleil. Encore titubante de sommeil, je pris appui sur Grandcœur pour avaler mon kavage matinal pendant qu’on levait rapidement le camp autour de moi.

À quelques pas de là, Keekaï s’adressait à un prêtre guerrier à qui elle faisait part de son envie subite de viande fraîche. Réprimant un sourire, je détournai les yeux vers le soleil énorme qui se levait – ou, plus exactement, qui semblait bondir – au-dessus d’un horizon plongé dans la pénombre, et qui me parut plus infini encore que la veille.

Depuis mon arrivée dans la Grande Prairie, je ne m’étonnais plus que ses habitants vénèrent les Éléments et ne jurent que par les Cieux. Alors que ceux-ci prenaient une telle part dans leur vie quotidienne, qu’ils affectaient la moindre de leurs actions et de leurs pensées, comment aurait-il pu en être autrement ?

Pour moi qui avais vécu toute ma vie entre les murs d’un château et dans les ruelles resserrées d’une cité, l’aurore d’un jour radieux se levant sur les plaines était chaque fois un miracle. Émerveillée et pleine d’une crainte respectueuse, je me demandai à quoi ressemblerait une tempête, ici, et ce que serait l’hiver. À cette perspective, je sentis mon estomac faire des bonds. Je fixai l’horizon en regrettant de ne pas voir s’y dresser mes chères montagnes. Jamais je ne m’étais sentie aussi fragile, aussi exposée, aussi démunie face à cette nature grandiose et indifférente aux destinées humaines. Tout était encore si nouveau, si étrange, si effrayant pour moi…

Aussi différent et effrayant qu’un pays où l’on se trouve cerné par de hautes montagnes qui bloquent en permanence la vue et le soleil.

Je souris en me remémorant les paroles de Keir et ne pus m’empêcher de me demander ce qu’il faisait à cette heure-ci. Regardait-il, comme moi, le soleil se lever ? Harcelait-il déjà ses guerriers pour qu’ils travaillent plus vite, afin qu’il puisse se lancer sur nos traces ? Cette idée me fit sourire de plus belle. Dans cette tâche, sans doute Marcus devait-il le seconder efficacement.

Contournant Grandcœur pour qu’il fasse écran entre les autres et moi, je m’entraînai à utiliser le poignard que Marcus m’avait confié. Avant de quitter la tente de Keekaï, profitant de l’intimité qu’elle me laissait pour m’habiller, j’avais mis en place l’arme sur mon avant-bras. Je sursautai en voyant le poignard jaillir de ma manche sans que je l’aie véritablement souhaité. Nul doute qu’il me faudrait du temps pour maîtriser son maniement.

J’entendis quelqu’un venir derrière moi et m’empressai de remettre l’arme en place. C’était Iften, qui menait sa monture par la bride et arborait son habituelle mine renfrognée.

— En selle ! m’ordonna-t-il sèchement.

Je levai les yeux au ciel et m’apprêtai à monter sur Grandcœur. Sans doute ma réaction déplut-elle à Iften, car je l’entendis cracher quelque chose à mes pieds. Indignée, je tournai la tête, mais je vis qu’il avait déjà tourné les talons.

Sur le sol, près de ma botte, se trouvait la boulette brune qu’il venait de cracher. Renonçant à protester, je me baissai discrètement et la ramassai pour la fourrer dans ma sacoche.

Sans le savoir, Iften venait de me rendre service. J’allais enfin pouvoir découvrir en quoi consistait exactement la « magie » des prêtres guerriers…

L'élue
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